Un mur sous-marin vieux de 7 000 ans, des techniques d’ingénierie anciennes et des légendes de cités perdues

Des scientifiques ont identifié un mur de pierre de près de 120 mètres de long, situé à 9 mètres sous la surface de l’océan Atlantique. Il a été construit par des chasseurs-cueilleurs il y a plus de 7 000 ans, mais son utilité reste incertaine. Les chercheurs pensent qu’il pourrait être à l’origine des légendes locales d’une ville engloutie par la mer.

« Cela ne peut pas être naturel », pensa Yves Fouquet.

Le géologue étudiait une nouvelle carte bathymétrique sous-marine, générée à l’aide de la technologie LIDAR, pour les eaux au large du Finistère, la pointe occidentale déchiquetée de la France, où la terre s’enfonce obstinément dans l’Atlantique. Ce qui a attiré son attention, c’est une ligne droite comme un trait de règle, longue de 120 mètres (394 pieds), qui traversait net une vallée sous-marine.

En règle générale, la nature ne fait pas de lignes droites.

L’intuition de Fouquet s’est avérée juste, mais il a fallu attendre l’hiver suivant pour en avoir la confirmation, lorsque la mort des algues a amélioré la visibilité. Cette fenêtre saisonnière a permis aux archéologues marins de plonger dans les eaux froides et agitées au large de la petite île bretonne de Sein et de cartographier ce qui se trouvait au fond.

À neuf mètres sous les vagues, ils l’ont trouvé : un immense mur de pierre artificiel, d’une largeur moyenne de 20 mètres et d’une hauteur de deux mètres.

Aerial view of a coastal village with stone houses, a long pier, clear turquoise water, and a red boat near the shore, surrounded by small islands and the open sea.
Sein est une petite île (0,22 mile carré, 0,58 km2), mais elle possède une longue et prestigieuse histoire. Autrefois site d’un oracle druidique, elle a été saluée par Charles de Gaulle, chef de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale, comme constituant « un quart de la France ». (Crédit : Mathieu Rivrin/Getty Images)

La structure se compose d’une soixantaine de monolithes de granit massifs, posés directement sur le socle rocheux par paires à intervalles réguliers. Des dalles plus petites et des pierres de remplissage comblent les espaces vides, verrouillant l’ensemble en une seule construction délibérée. Avec une masse totale estimée à environ 3 300 tonnes, il s’agit de la plus grande structure sous-marine jamais découverte en France.

L’équipe l’a baptisé TAF1, d’après Toul ar Fot, le terme breton désignant cette partie de la mer (en français : « trou de la vague »).

Le TAF1 n’est pas seulement gigantesque, il est également très ancien. En reconstituant les anciens littoraux, les chercheurs ont daté le mur entre 5 800 et 5 300 avant J.-C. Il est donc plus ancien que Stonehenge de plusieurs siècles, et plus ancien que les pyramides de Gizeh de plusieurs millénaires.

À cette époque, le niveau des mers était plus bas qu’aujourd’hui, mais il augmentait rapidement à mesure que la dernière période glaciaire perdait de son emprise. Cette pression environnementale pourrait expliquer pourquoi le mur a été construit.

Une hypothèse considère le TAF1 comme une digue défensive, destinée à protéger les établissements côtiers de l’avancée des mers. Un maître d’œuvre préhistorique a peut-être tenté de figer le littoral dans la pierre, un effort audacieux, mais finalement vain. L’océan a fini par redessiner la carte, balayant sans peine ce précurseur oublié et tout aussi inefficace de la tristement célèbre ligne Maginot en France.

Map showing the Chaussée de Sein region off the coast of France, highlighting study area, depth, lighthouses, local faults, and notable geographic features. Inset shows regional location.
Carte indiquant la position de l’île de Sein par rapport à la Bretagne et à la France (encarts en bas à gauche), et l’emplacement de la zone d’étude à l’ouest de Sein, dans la chaussée de Sein (carte principale). Au nord-est de la carte principale se trouve la baie de Douarnenez, emplacement traditionnel de la cité engloutie d’Ys. (Crédit : Structures en pierre submergées à l’extrême ouest de l’Europe pendant la transition mésolithique/néolithique (île de Sein, Bretagne, France), par Yves Fouquet et al., International Journal of Nautical Archaeology – CC BY-SA 4.0)

Une autre théorie situe le mur dans la zone intertidale, l’interprétant comme un piège à poissons. Lorsque la marée descendait, les poissons étaient canalisés et piégés par des filets, des branches et des structures en bois tendues entre les pierres dressées.

Quoi qu’il en soit, l’ampleur du projet en dit long. L’extraction, le transport et la mise en place de monolithes de plusieurs tonnes ont nécessité une planification minutieuse, des compétences techniques, une organisation sociale et, sans aucun doute, quelques jurons préhistoriques bien choisis. Il s’agissait certes de chasseurs-cueilleurs, mais clairement pas de simples chasseurs-cueilleurs.

De plus, TAF1 n’est pas un cas isolé. Les fonds marins environnants contiennent au moins une douzaine de murs de pierre plus petits, plus étroits et plus sinueux, peut-être conçus pour canaliser l’eau, les poissons ou la faune. Ensemble, ils suggèrent un paysage délibérément conçu pour une utilisation à long terme.

La datation situe clairement le site à la fin du Mésolithique, une période où l’Europe était encore dominée par des chasseurs-cueilleurs nomades. Pourtant, la construction du TAF1 laisse entrevoir des communautés déjà en transition vers un mode de vie sédentaire, avant même que l’agriculture ne s’implante.

Dans un article publié dans le numéro de décembre de l’International Journal of Nautical Archaeology, les chercheurs soulignent un parallèle frappant : les monolithes jumelés de TAF1 ressemblent aux menhirs jumelés qui parsèment le paysage côtier de Bretagne. Il est important de noter que les pierres sous-marines sont antérieures de plusieurs siècles à leurs homologues terrestres.

Cela implique un transfert de connaissances : les techniques de construction mégalithique développées par les chasseurs-cueilleurs mésolithiques ont dû être transmises aux premières sociétés agricoles néolithiques qui les ont finalement remplacés.

Four underwater photos show a diver examining and documenting large, encrusted shipwreck timbers marked with a measuring tape on the seafloor.
Plongeurs inspectant le mur sous-marin, avec les monolithes autour desquels il a été construit clairement visibles. (Crédit : Structures en pierre submergées à l’extrême ouest de l’Europe pendant la transition mésolithique/néolithique (île de Sein, Bretagne, France), par Yves Fouquet et al., International Journal of Nautical Archaeology – CC BY-SA 4.0)

S’éloignant de la science pour se rapprocher du folklore, l’article de l’IJNA fait allusion à une autre transmission incroyable de connaissances.

Laissant entendre que le TAF1 pourrait être lié d’une manière ou d’une autre aux légendes locales persistantes d’une ville engloutie sous les flots, l’article suggère que « l’abandon d’un territoire développé par une société hautement structurée est profondément ancré dans la mémoire collective ».

Il est possible, poursuit l’article, que « l’immersion causée par l’élévation rapide du niveau de la mer, suivie de l’abandon des structures de pêche, des ouvrages de protection et des sites d’habitation, ait laissé une impression durable ».

Au fil des générations, ce souvenir s’est peut-être transformé en mythe. Ce mythe pourrait être la légende d’Ys.

La tradition situe cette cité engloutie sous la baie de Douarnenez, à seulement 10 km à l’est de Sein. Ys était réputée pour être fabuleusement riche, gouvernée par le roi Gradlon depuis un palais de marbre, de cèdre et d’or. Une grande digue protégeait la ville de la mer, fermée par une seule porte qui n’était ouverte qu’à marée basse pour laisser passer les navires.

Seul le roi possédait la clé. Sa fille Dahut, décrite tantôt comme imprudente, pécheresse ou maléfique, vola la clé pour faire entrer son amant. Elle ne pouvait pas choisir pire moment. La mer déferla, noyant la ville et tous ses habitants, à l’exception de Gradlon, qui s’échappa à cheval après avoir été averti par un saint.

Fuyant à cheval, le père aimant emmena sa fille avec lui. Puis une voix lui ordonna de la jeter à l’eau pour sauver sa propre vie. Dahut tomba dans les vagues et fut transformée en sirène, condamnée à hanter les eaux du Finistère, attirant les marins vers leur perte avec ses chants tristes.

Les plongeurs n’ont trouvé aucune trace d’une métropole engloutie à l’intérieur des terres de TAF1. Si la légende d’Ys préserve un lointain souvenir d’une véritable inondation, la ville elle-même pourrait être une embellissement narratif, une touche dramatique ajoutée pour garantir la survie de l’histoire.

Que cela soit vrai ou non, Ys s’est révélé être un terrain extrêmement fertile pour la culture bretonne et française, inspirant des siècles de poèmes, de romans, de peintures, de pièces de théâtre et de musique. L’œuvre de Claude Debussy, La cathédrale engloutie, évoque une version du conte dans laquelle les cloches de la cathédrale d’Ys continuent de sonner sous les vagues.

Les mythes s’inscrivent facilement dans ce coin de Bretagne, longtemps disputé entre la terre et la mer, et longtemps considéré comme un « lieu mince » celtique, suspendu entre le ciel et la terre. Sa nature liminale est inscrite dans le nom même du département local : Finistère signifie « bout du monde ».

Topographic map with mountain peaks, valleys, and labeled points of interest in the Toul ar Fot region, including arrows indicating specific locations like YAG4 and TAF2a.
Aperçu de toutes les structures artificielles découvertes sous les vagues à l’ouest de l’île de Sein, dans des zones connues sous les noms de Toul ar Fot (TAF) et Yan ar Gall (YAG). (Crédit : Structures en pierre submergées à l’extrême ouest de l’Europe pendant la transition mésolithique/néolithique (île de Sein, Bretagne, France), par Yves Fouquet et al., International Journal of Nautical Archaeology – CC BY-SA 4.0)

La minuscule île de Sein, la terre ferme la plus proche de TAF1, a accumulé son propre folklore extraordinaire.

Au Ier siècle, le géographe romain Pomponius Mela affirmait qu’il abritait un oracle composé de neuf druidesses vierges capables de guérir les malades, de parler aux morts et de déclencher des tempêtes.

Souvent inondée et entourée des récifs dangereux de la « Chaussée de Sein », l’île a vu d’innombrables navires faire naufrage, d’où le dicton : « Qui voit Sein, voit sa fin ».

Historiquement, les femmes de l’île, traditionnellement vêtues de noir en signe de deuil perpétuel pour les hommes perdus en mer, étaient tenues pour responsables de ces naufrages : on disait qu’elles pratiquaient la sorcellerie pour attirer les marins à terre. Leurs hommes, qui n’étaient pas noyés, survivaient souvent en récupérant les épaves de ces mêmes navires.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les hommes valides de Sein ont pris la mer pour rejoindre la France libre en Grande-Bretagne. En inspectant ses premiers volontaires à l’Olympia Hall de Londres, Charles de Gaulle aurait déclaré : « Sein représente un quart de la France ». L’île est le seul endroit en France à avoir perdu plus d’hommes pendant la Seconde Guerre mondiale que pendant la Première, ce qui lui a valu trois distinctions militaires et en fait la commune la plus décorée du pays.

Two men on horses and a woman struggle against crashing ocean waves under a stormy sky, with dramatic movement and intensity in their gestures.
Sous la pression de saint Winwaloe (à gauche), le roi Gradlon (à droite) jette sa fille Dahut (au centre) à la mer. (Crédit : La fuite du roi Gradlon, vers 1884, par Évariste Luminais – domaine public).

Si le mur sous-marin au large de Sein est véritablement un vestige de la légendaire cité d’Ys, alors peut-être que la plus grande histoire de la région reste encore à raconter. Un proverbe breton dit : « Pa vo beuzet Paris, ec’h adsavo Ker Is » — « Quand Paris sera submergé, la cité d’Ys renaîtra ».

Que la capitale française finisse ou non par sombrer sous la Seine, la découverte du TAF1 est déjà en train de redessiner la carte préhistorique de l’Europe. Elle montre que les communautés côtières construisaient des structures complexes en pierre plusieurs siècles avant les premiers mégalithes connus sur terre.

Cela laisse également entrevoir à quel point une grande partie du passé lointain de l’humanité repose encore au large, effacée de notre champ de vision mais pas de l’histoire, attendant de meilleurs outils, des cartes plus précises et peut-être quelques vieilles légendes pour nous guider vers elle.

L’article originel: Submerged Stone Structures in the Far West of Europe During the Mesolithic/Neolithic Transition (Sein Island, Brittany, France).

via Frank Jacobs https://bigthink.com/strange-maps/submarine-wall/