Charles Fréger est un artiste photographe français diplômé des Beaux-Arts de Rouen. Il se consacre à la représentation poétique et anthropologique des groupes sociaux. Durant deux années, en 2010 et 2011, il a sillonné l’Europe du nord au sud, de la Finlande au Portugal en passant par la Roumanie, l’Allemagne ou la Slovénie, à la recherche de la figure du sauvage telle qu’elle survit dans les traditions populaires locales.
Dans cette série, baptisée « Wilder Mann », ces images comme des archétypes, mi-homme mi-bête, animal ou végétal, resurgissent du fond des temps à l’occasion de fêtes rituelles, païennes ou religieuses, célébrant le cycle des saisons, les jours gras, carnaval ou la veille de Pâques. Dans le fonds commun des sociétés rurales européennes, ces personnages ou animaux emblématiques représentaient des figures protectrices ou des symboles de fertilité. Aujourd’hui ils évoquent un monde imaginaire, pulsionnel et physique où chacun perçoit un rapport ancestral à la nature où affleurent les ressorts de notre animalité et parfois le désir régressif inhérent à certaines de nos conduites. Charles Fréger parle « d’une figure zoomorphe dont l’aspect rudimentaire et la tenue rituelle renvoient à une universelle nudité ».































































Extrait du livre Charles Fréger, Wilder Mann ou la Figure du sauvage, édition Thames et Hudson :
«L’homme sauvage, connu en anglais sous le nom de Wild Man et en allemand sous celui de Wilder Mann est, selon la légende, le fils issu de l’union d’un ours et d’une femme. Appartenant à deux mondes et en connaissant les arcanes, cet être mythique est considéré comme un «surhomme», destiné aux plus hautes charges du pouvoir ; de nombreuses familles puissantes du Moyen Age se sont d’ailleurs choisi comme aïeul l’un de ces légendaires êtres hybrides.
Le plus souvent, l’Homme sauvage est vêtu d’un costume réalisé en matières naturelles et peaux animales ; son visage est rendu méconnaissable, soit par un masque, un costume qui le recouvre intégralement ou encore un grimage noir. Un accessoire – bâton, massue ou autre – et une ou plusieurs cloches complètent sa tenue. Les cloches scandent la marche de l’Homme sauvage, soulignant chacun de ses mouvements d’un glas sonore. Leur poids, pouvant atteindre 40 kilos, souligne la virilité et la force du personnage. Ces cloches ainsi que les matières végétales et animales de son costume, rattachent l’Homme sauvage à ses origines naturelles ; néanmoins, par sa position debout et sa danse, il s’inscrit tout autant dans la sphère culturelle, l’habit de peau pouvant également être celui du berger. Son costume est donc ambigu, tout comme son rôle lors des traditions masquées. Pouvant se suffire à lui-même, il est parfois subordonné à d’autres personnages, plus humains quoique souvent tout aussi hybrides. Il incarne le lien complexe d’amour et de haine qu’entretient l’homme et son environnement.»
































































































La tenue ne laisse entrevoir aucune parcelle de peau, la figure humaine se trouve totalement enfouie sous une avalanche de lourdes fourrures, laines, cloches, cornes et autres matières et accessoires. Là encore, photographiant hors périodes de festivals ou carnavals, il met en scène ces personnages dans un environnement naturel qu’il choisit souvent ample et dégagé. Il y a aussi cette autre liberté prise vis à vis des silhouettes elles-même, n’hésitant pas à en omettre certaines volontairement, et à en photographier d’autres de dos, revendiquant là la partialité de son inventaire, plus poétique que scientifique.