837, Ouzbékistan. Aux portes du désert de Kyzylkoum, dans l’oasis de Boukhara, sept paysans découvrent par hasard un exemple extraordinaire de la présence grecque en Asie Centrale. C’est l’histoire de l’Eukratideion, la plus grande monnaie d’or de l’Antiquité.

Non loin de la célèbre Samarcande, nous sommes dans les environs de Boukhara, une cité marchande qui prospère au cœur d’un oasis grâce aux routes commerciales traversant l’Asie Centrale depuis l’Antiquité. Perse depuis le VIe siècle av. J.-C. , la région est conquise par Alexandre en 329-328 et demeure sous l’égide grecque pendant deux siècles à travers la domination Séleucide puis la prise d’indépendance d’un gouverneur prénommé Diodote, fondateur d’une dynastie autonome au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Sur cette monnaie d’or, le nouveau roi de Bactriane apparaît jeune et coiffé du diadème, tandis que Zeus, armé du foudre et de l’égide, lui apporte son secours.

La Bactriane et la Sogdiane – l’Afghanistan actuel pour une grande partie – étaient à l’époque des régions prospères à un point tel qu’on surnommait la première « le pays aux mille cités ». Car, malgré l’aridité parfois extrême de cet environnement, les locaux sûrent tirer avantage des grands fleuves alimentés par l’Hindu Kush comme l’Amou-Daria et le Syr-Daria, qui forment des artères vitales comparables au Nil du désert égyptien. Leurs vallons, sillonnés de canaux, réservoirs et moulins aménagés depuis l’âge de bronze, permettaient une culture céréalière abondante, l’élevage des bovins et des chevaux et l’aménagement de jardins luxuriants par une population riche et prospère.

À la fin du IIIe siècle av. J.-C., un jeune empereur Séleucide, prometteur et plein de fougue, ambitionne de recouvrer les frontières de l’empire du temps de Séleukos Ier. Pour cela, Antiochos III Mégas lance depuis une véritable anabase, et de nombreuses régions se soumettent de nouveau au pouvoir Séleucide. Mais les Grecs de Bactriane et leur roi Démétrios, solidement campés derrières l’infranchissable muraille circulaire de Baktra, résistent à un siège de deux ans avant qu’un accord et même une alliance ne soient trouvés : Bactres ravitaillera l’empereur et son armée à condition que celui-ci reconnaisse définitivement son indépendance.



Ne pouvant perdre la face devant ses hommes, Antiochos signe et franchit l’Hindu Kush avec l’objectif de faire un énorme butin sur les royaumes indiens autrefois soumis par Alexandre. Dans le sillage triomphant du Séleucide, Démétrios en profite alors pour annexer ces royaumes de l’Indus où vivent encore des dizaines de milliers de colons grecs installés par le Conquérant 130 ans plus tôt. Ainsi naît un empire de plus d’un million de km2 allant de l’Ouzbékistan au nord-ouest de l’Inde, poussant pendant quelques années jusqu’à Pataliputra, plus de 1300km à l’est du point le plus oriental atteint par Alexandre ! Démétrios apparaît dès lors sur ses monnaies affublé d’un scalp d’éléphant et de l’épiclèse Aniketos (« Invincible »)


Plus tard, des princes de la dynastie Euthydémide viennent au secours de leur parent et roi renversé à Bactres par un dénommé Eukratides, avec une armée de 60.000 hommes finalement vaincue par l’usurpateur. Dès lors, les provinces grecques en Inde formeront un royaume autonome et Eukratides régnera près de 30 ans sur l’Asie Centrale. A-t-il frappé cette monnaie d’or exceptionnelle pour commémorer sa victoire ? Fut-elle rapportée à Boukhara par l’un de ses stratèges récompensé ? Il est temps de revenir en 1837.

On ignore tout des circonstances de sa découverte, sinon que l’Eukratideion fut retrouvé près de Boukhara et que les sept paysans s’entretuèrent au poignard pour sa possession. Finalement, la même année, l’un des deux survivants, visiblement conscient de sa valeur historique, fait un long chemin jusqu’à Londres pour la revendre, dissimulant la monnaie sous son aisselles dans une pochette de cuir. Mais devant un tel objet – encore unique à ce jour – les experts anglais sont unanimes : c’est un faux et ils ne donneront pas un shilling pour une pareille arnaque, même en or. C’est alors qu’un numismate français résidant à Londres intervient, persuadé de l’authenticité de l’Eukratideion. Il écrit à la Bibliothèque Impériale – la future BnF – et l’empereur Napoléon III, passionné par l’Antiquité, ordonne de l’acheter pour la modique somme de 30.000Frs – environ 150.000 de nos euros – et c’est ainsi que l’Eukratideion entre au Cabinet des Médailles où il est depuis exposé.
Au droit, le roi Eukratides, cuirassé, apparaît de profil et coiffé d’un casque attique à cimier orné de cornes et d’oreilles de taureau et d’un diadème dont le nœud retombe sur la nuque.

Au revers, les Dioscures caracolent avec des lances et des palmes de triomphe avec l’inscription BAΣIΛEΩΣ MEΓAΛOY EYKRATIΔOY ( du Grand roi Eukratides ) Son poids est de 170g d’or d’excellent aloi – c’est le poids d’un IPhone 16 – soit environ 20.000€ au cours actuel ou 3 mois de salaire pour un ouvrier grec du IIIe siècle av. J.-C. , mais son intérêt est d’abord historique, culturel et artistique.

L’Eukratideion figure sur les billets afghans actuels comme logo-type de la banque centrale afghane, 2200 ans après le règne d’Eukratides.

L’Eukratideion exposé au Cabinet des Médailles à coté de statères de taille classique.

Héraklès Citharède Via https://x.com/HeraklesCithare/status/2007372760079610252