Homme aux multiples talents, la série de peintures d’Allais, réunie dans la monographie Album primo-avrilesque, est née, de manière perverse, de son manque d’aptitudes dans le domaine des arts visuels. Chacune des sept planches monochromes, bordées de décorations en dentelle, porte un titre qui implique la dissolution de la figure dans le sol. Un rectangle rouge soupe Campbell s’accompagne du titre Cardinaux apoplectiques récoltant des tomates sur le rivage de la mer Rouge (effet d’une aurore boréale). Un cadre rempli uniquement de bleu, anticipant les expérimentations ultérieures d’Yves Klein, est expliqué par une légende élogieuse : Stupéfaction de jeunes recrues de la marine voyant, pour la première fois, ton bleu, ô Méditerranée ! La peinture blanche d’Allais, qui précède de plus de cinquante ans la série modulaire de Rauschenberg, prétend montrer des jeunes filles anémiées se rendant à leur première communion pendant une chute de neige. L’album se termine par une marche funèbre. Il s’agit d’une partition musicale vierge, battant John Cage à plate couture, peut-être destinée à être « jouée » à côté d’une autre invention d’Allais : un corbillard dont le compartiment du cercueil contient un four crématoire.
La préface d’Allais n’offre guère de distance critique, implorant ses lecteurs de laisser l’œuvre parler à la fois d’elle-même et de lui-même. Pourtant, la blague n’était pas, en fait, de la main d’Allais (bien qu’il l’ait revendiquée plus tard comme telle), mais une imitation de la « peinture » du poète Paul Bilhaud, réalisée pour le Salon des Incohérents. Cette exposition protodadaïste répondait à la critique – répandue dans la France des années 1890 – selon laquelle les artistes modernes ne savaient pas peindre. Réunissant un groupe d’artistes qui, en fait, ne savaient pas peindre, l’hydropathe Jules Lévy a organisé ce salon dans son appartement de la rive gauche. Des milliers de personnes auraient assisté à l’exposition, dont Manet, Renoir, Pissarro, Wagner et un roi de Bavière.
De Hunter Dukes, Figure/Ground: Alphonse Allais’ April Fools Album (1897)








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