Un temple dédié à Mithra en Andalousie serait la plus occidentale bibliothèque de l’Empire romain

Dans la villa romaine de Fuente Álamo, près de Puente Genil, une salle interprétée comme un possible sanctuaire de Mithra aurait plutôt accueilli des livres, leurs lecteurs et le travail savant d’une riche famille de la Bétique tardive. Une étude fondée sur l’organisation des lieux y reconnaît la plus ancienne bibliothèque documentée de la péninsule Ibérique. Aucun volume ni rayonnage n’a pourtant traversé les siècles.

Mithra aurait été installé un peu hâtivement dans la pièce numéro 10. À Fuente Álamo, dans la province de Cordoue, l’espace présenté comme un possible mithréum — un sanctuaire consacré au dieu — correspondrait davantage à une bibliothèque privée. Les chercheurs Antonio López García, Javier Martínez Jiménez et Eduardo Cerrato Casado, rattachés aux universités de Grenade et de Cordoue, défendent cette attribution dans une étude publiée par le Journal of Mediterranean Archaeology, qui compare également la salle espagnole à un espace domestique du palais dit de Théodose, à Stobi, en Macédoine du Nord.

Le terme de « découverte » appelle toutefois une nuance. En 2018, une recherche consacrée aux peintures murales de la villa décrivait déjà les fragments de la seconde phase comme provenant d’une pièce « considérée comme un bureau ou une bibliothèque ». Le nouveau travail ne révèle donc pas une fonction entièrement insoupçonnée : il lui apporte une démonstration architecturale plus systématique et entend écarter l’hypothèse cultuelle.

L’histoire du domaine remonte à un établissement thermal public fondé au milieu du Ier siècle de notre ère. Une résidence monumentale s’installa ensuite, au IIIe siècle, sur une partie de ses structures. Les fouilles menées entre 2005 et 2009 ont dégagé près de 4000 m², répartis entre une zone résidentielle, la pars urbana, et un secteur agricole et de stockage, la pars rustica. La villa connut son apogée aux IVe et Ve siècles, avant de nouveaux remaniements au VIe.

Le site archéologique de Fuente Álamo se trouvait sur un itinéraire reliant les villes méditerranéennes à Corduba, capitale de la Bétique, près d’une bifurcation de la Via Augusta vers Antikaria, l’actuelle Antequera. Dans sa partie noble, des mosaïques exceptionnelles, dont le Triomphe de Bacchus et les Trois Grâces, affichaient la fortune et le rang de leurs commanditaires. Une pièce réservée aux textes s’inscrirait dans le même univers social, sans que le décor puisse à lui seul en établir l’usage.

Pour éprouver cette fonction, les auteurs recourent à la « grammaire des formes ». La méthode considère l’architecture comme un ensemble de signes dont la combinaison peut révéler la destination d’un espace. À Fuente Álamo, elle associe une abside, des niches rectangulaires susceptibles d’avoir reçu des armoires ou des étagères, d’autres renfoncements semi-circulaires, un podium et des locaux annexes pouvant servir au travail ou au rangement. Aucun élément isolé ne désigne une bibliothèque ; leur organisation correspond en revanche, selon l’équipe, au langage constructif connu pour les lieux romains liés aux livres.

La difficulté tient précisément à ce qui manque. Le mobilier en bois et les supports d’écriture disparaissent presque toujours ; ici, aucun rouleau, codex ou rayonnage n’a été retrouvé. Les archéologues lisent donc le contenant après la perte du contenu, à partir des murs, des circulations et des rapports entre les salles. La comparaison avec Stobi permet en outre de tester la méthode sur deux espaces domestiques de l’Antiquité tardive.

L’Université de Grenade confirme de son côté l’identification : d’après les chercheurs, Fuente Álamo constituerait la plus ancienne bibliothèque documentée de la péninsule Ibérique, la plus occidentale connue dans l’Empire romain et la bibliothèque privée dont l’architecture est la mieux conservée, hors Villa des Papyrus d’Herculanum. La période exacte pendant laquelle la salle aurait servi à la lecture reste néanmoins indéterminée – disons alors, une « proto-bibliothèque ».

La fonction proposée dépasse le stockage des ouvrages. Les auteurs décrivent un lieu destiné à la lecture, à l’étude et à l’« exposition culturelle ». Dans une grande propriété rurale, les livres auraient participé à la construction d’une identité intellectuelle et à l’affirmation du statut du maître des lieux. Comme les mosaïques coûteuses de la demeure, la culture écrite pouvait rendre visibles l’éducation, la richesse et l’appartenance aux élites de la Bétique tardive.

Une dernière piste mène au sarcophage dit de la Declamatio, découvert au XIXe siècle à Villares del Carril et conservé au Musée de Malaga. Sa chronologie et ses scènes liées à l’enseignement ont conduit les chercheurs à le rapprocher de Fuente Álamo. Un homme barbu représenté sur le monument ressemblerait à une figure de la mosaïque de Bacchus, parfois identifiée au propriétaire de la villa : le sarcophage pourrait donc avoir appartenu au maître de la bibliothèque. Aucun lien définitif ne permet toutefois de l’établir.

Declamatio
La fameuse “Declamatio”

Même le livre sculpté fait débat. Dans une analyse publiée le 31 juillet, le spécialiste des manuscrits antiques Brent Nongbri conteste la présence simultanée d’un rouleau et d’un codex dans les mains du personnage. Il y voit un seul volumen, tenu par ses deux extrémités, comme le décrivait déjà un catalogue de 1903. Cette objection ne porte pas sur l’analyse de la salle, mais réduit la portée du rapprochement avec son propriétaire supposé.

Classé Bien d’intérêt culturel comme zone archéologique depuis 2005, Fuente Álamo est aujourd’hui muséalisé et doté d’un centre d’interprétation. L’identification proposée fournit ainsi un nouveau récit patrimonial à la pièce numéro 10, sans restituer les titres, les langues ni le nombre des ouvrages qu’elle aurait abrités.

Crédits photo © A. López García, J. Martínez-Jiménez & E. Cerrato Casado 2026.

Par Nicolas Gary via https://actualitte.com/article/133089/archives/en-andalousie-un-temple-dedie-a-mithra-serait-une-bibliotheque