Pour penser le futur de la langue française

À l’occasion de la 31ème édition de la Semaine de la langue Française et de la francophonie, le média Uzbek & Rica s’est plongé dans trois œuvres de science-fiction qui imaginent à quoi pourrait ressembler la langue française dans le futur.

1/ L’ortografe rationalisée avec La Sous-Bois, de Christophe Ségas

Le roman post-apocalyptique La Sous-Bois (Monts Métallifères, 2024), signé Cristofe Ségas, est une chronique tapée sur une antique machine à écrire, relique du temps d’Istoire-Jadis ; il raconte la vie d’Igriega, paysan orfelin devenu saltimbanque puis chef de guère tyrannique parti quérir les sémences anciènes qui sauveront la République de la famine.

L’auteur nous décrit dans ce livre une société future analphabète où l’oralité a depuis longtemps supplanté l’écriture. On y parle le koïné – matérialisé le temps d’un unique chapitre épistolaire par de l’occitan – un langage faisant directement référence à une langue commune issue de la Grèce antique, mais l’écriture dactylographiée, apanage d’une poignée d’érudits, utilise pour sa part un français dont l’orthographe s’est modifiée au fil des âges. Christophe Ségas, par ailleurs professeur de français, apeut-être été inspiré par les travaux du Conseil scientifique de l’éducation nationale lorsqu’il a choisi d’utiliser l’ortografe rationalisée pour donner corps à son récit. La forme du texte, dont la lecture n’est déstabilisante que le temps de quelques pages, postule ainsi la rationalisation de l’orthographe comme une évolution naturelle de celle-ci et nous rappelle que, comme le suggère le manifeste de l’association EROFA, le français est une langue vivante, évolutive, adaptative et avant tout… fonctionèle. De quoi relancer (encore un peu) le débat sur la réforme de l’orthographe.

2/ An langage plus juste avec Visite, de Li-Cam

À la fin de notre 21e siècle, c’est un nouveau paradigme sociétal que nous propose Li-Cam. Visite (La Volte, 2023) nous décrit ainsi une tentative d’utopie climatique post-capitaliste, alors que la population mondiale s’affronte à la montée des eaux et au réchauffement global. Lorsqu’une planète (B ?) apparait subitement dans le voisinage de la Terre, on y envoie une mission d’exploration pleine d’espoir. Mais Sitive, un astre doté d’une curieuse forme de vie, va confronter la civilisation humaine à son futur d’une manière fort inattendue. Li-Cam nous présente un avenir non-genré où le langage post-binaire est devenu la norme. Elle utilise ce même langage pour la mise en forme de son texte.

L’écriture inclusive paroxystique et les multiples variations typographiques peuvent rendre la lecture ardue, nécessitant toute l’attention des lecteurices, mais l’ouvrage en résultant est une véritable œuvre d’art dans laquelle IA quantiques neuro-prothétiques et extra-terrestres pseudovégétales composent une atmosphère étrange où le non-humain tente de communiquer un peu d’entrain à une humanité désespérée. Fascinante, cette fiction panier explicite surtout la notion de déterminisme linguistique et l’hypothèse psycholinguistique de Sapir-Whorf, illustrant talentueusement la manière dont l’inclusivité de la langue française pourrait réduire les stéréotypes de genre.

3/ Créolisation polyphonique avec Kó Mawon, de Michael Roch

Le dernier livre de Michael Roch intituléKó Mawon (La Volte, 2026) nous replonge au cœur de Lanvil, mégapole caribéenne utopique et futuriste. Dani explore les archives de la ville à la recherche de sa mère, et Perroquet arpente ses rues labyrinthiques sur les traces de son IA personnelle désapparue. Virtualité et réalité s’entrecroisent et se confondent, dans l’espace et dans le temps, à mesure que chacun avance dans sa propre enquête.

Michael Roch est une figure de l’afrofuturisme caribéen, et son écriture est à nulle autre pareille. Au fil des pages le texte se départit de toute forme de convention, les langues s’entremêlent et se décolonialisent. La ponctuation et les conventions d’écriture s’émancipent, et forment une prose au rythme surprenant qui semble composée pour être slammée haut et fort. Le créole futuriste que déploie l’auteur se mêle de guadeloupéen, de martiniquais, d’allemand, de cubano, d’andalou ou de kokoy. L’exercice n’est pas gratuit, il sert une thématique forte, celle de la diversalité qui considère la diversité comme le fondement même de « l’Unité humaine » et non comme une exception par rapport à l’universalité. Le récit, qui fait cohabiter rites vaudous et transhumanisme, semble empreint d’une volonté absolue d’échapper à tout système normatif : « fuir épi s’enfuir du système. arce que wi, wi, il existe dot teknoloji, que le patriarcat ek le capitalisme n’ont janmen pu envisagé ».

via Julien Amic https://usbeketrica.com/fr/article/3-oeuvres-de-sf-pour-envisager-le-futur-de-la-langue-francaise