Bagues en météorites de l’âge du bronze

De récents travaux parus dans la revue Journal of Archaeological Science ont pu mettre en évidence la présence de bagues en fer météoritique dans de riches sépultures grecques de l’âge du bronze. Pour Matthieu Gounelle, co-auteur de l’étude, ces bijoux d’une grande rareté auraient pu constituer des symboles de pouvoir très prisés chez les civilisations minoenne et mycénienne.

« C’est la première fois que nous identifions de façon claire des objets fabriqués à partir de fer météoritique en Grèce », se réjouit Matthieu Gounelle, professeur du Muséum à l’Institut de minéralogie, de physique des matériaux et de cosmochimie (UMR 7590), au terme de cinq années de recherche.

Si cette pratique avait déjà été mise en évidence chez d’autres civilisations à la même époque, comme le prouve par exemple la dague en fer météoritique retrouvée dans le sarcophage du pharaon Toutânkhamon et dont la mort est estimée autour de 1450 av. J.-C., jamais de tels artefacts n’avaient été mis en évidence sur le territoire grec. Dans une étude publiée en juillet 2026, le scientifique et la professeure Eleni Mantzourani ont pu prouver que de tels objets existaient bel et bien dès l’âge du bronze, mais également que ceux-ci étaient probablement réservés à une élite chez les civilisations minoenne et mycénienne.

Pour arriver à de telles découvertes, Matthieu Gounelle et sa collègue grecque ont analysé près d’une centaine d’objets en fer provenant de 33 sites archéologiques répartis entre la Crète, le Péloponnèse, les îles de la mer Egée et la Grèce continentale. Datés entre 1800 et 1000 av. J.-C., ces bijoux, armes et objets divers ont été analysés par spectrométrie à fluorescence X, une technique non destructive, afin d’en déterminer leur composition chimique.

Résultat : sur les 91 objets en fer analysés, la grande majorité ne contient pas de nickel, ce qui correspond à la composition classique du fer terrestre, qu’il soit produit localement ou importé. En revanche, treize objets présentent une teneur significative en nickel. Pour Matthieu Gounelle, cette différence de composition a toute son importance : « Cet élément est un bon indicateur de l’origine extraterrestre du matériau, le fer des météorites contenant naturellement des proportions importantes de nickel. Cette provenance est d’autant plus probable que la fabrication de fer à partir de minerais riches en nickel est un processus très complexe, en particulier à une époque où la sidérurgieInfobulle est balbutiante. » Pour le chercheur, ce fer météoritique pourrait notamment provenir du commerce avec l’Égypte, propice à la découverte de météorites en raison de la nature désertique de son territoire.

Tranche de météorite en fer riche en nickel conservée au Muséum national d’Histoire naturelle. L’origine extraterrestre de ce matériau était probablement déjà connue à l’âge de bronze, lui conférant une forte valeur symbolique. © MNHN – J.-C. Domenech

Plus intéressant encore, à une exception près, l’ensemble les objets riches en nickel identifiés sont de même nature : il s’agit de bagues, toutes retrouvées dans des sépultures minoennes et mycéniennes richement meublées. Pour Matthieu Gounelle, « ce contexte funéraire laisse supposer que ces bagues étaient portées par des personnalités éminentes ou les membres d’une élite, probablement car il était déjà connu à l’époque que ces matériaux venaient du ciel. » Cette trouvaille suggère l’importance de la valeur symbolique du fer issu de météorites pour ses possesseurs et son potentiel rôle de marqueur social pour ces sociétés.

Sélection de bijoux en fer de l’âge du bronze analysés pour l’étude. Les points rouges indiquent les objets riches en nickel.

Aujourd’hui conservées au musée national d’archéologie à Athènes et au musée d’archéologie d’Héraklion, en Crète, certaines de ces bagues ont été décrites comme polymétalliques ou finement ciselées. D’autres étaient probablement complétées à l’origine par des montures ou des ornements, à la manière d’une chevalière. Ce grand raffinement renforce leur probable usage pour une très petite minorité de Minoens et Mycéniens.

Bien que le caractère précieux de ces bagues ait été incontestable à l’époque de leur utilisation, les scientifiques de l’étude notent toutefois que celles-ci n’ont été utilisées que pendant quelques siècles. De plus, la trentaine de bagues analysées postérieures au XIIIe siècle av. J.-C. ne contiennent pas de nickel et sont donc le produit de la sidérurgie. Comment expliquer le déclin de ces objets d’exception et de l’usage du fer météoritique ? « J’aime l’idée d’un effet de mode qui aurait pris fin », confie Matthieu Gounelle, pour qui ces bagues pourraient avoir perdu de leur attrait pour les élites indépendamment de la disponibilité du matériau. Une autre hypothèse soulevée dans l’étude suggère que la raréfaction de ces bijoux pourrait être liée à la destruction des routes commerciales en Méditerranée aux alentours de 1200 av. J.-C., époque qui coïncide également avec l’effondrement de la civilisation mycénienne.

Grâce à ces analyses, Matthieu Gounelle et Eleni Mantzourani ont pu multiplier par deux le nombre de sites archéologiques connus abritant des objets en fer météoritique. Les deux scientifiques souhaitent aujourd’hui poursuivre leur travail d’identification d’objets en fer dans d’autres pays de Méditerranée orientale, afin de mieux comprendre l’émergence de la sidérurgie dans la région et son lien avec l’utilisation du fer météoritique. Ces nouvelles analyses permettront peut-être de reconstituer les routes marchandes empruntées par ces météorites, mais également de mieux comprendre la fascination qu’exerçait, il y a plus de trois millénaires, ce matériau venu du ciel.

via Jeanne Bourdier https://www.mnhn.fr/fr/actualites/bagues-en-meteorites-une-mode-de-l-age-du-bronze