Usages effacés de la langue française

Les éditions Larousse ont eu l’excellente idée de rassembler les termes et expressions effacés de nos dictionnaires. Un ouvrage à la fois nostalgique et jubilatoire, consacré aux mots et expressions en usage du temps de la toute première parution du glorieux dictionnaire, en 1905, et progressivement chassés de la nomenclature… Autant de disparitions qui, elles aussi, montrent à quel point notre idiome national, comme toute langue vivante, évolue au fil du temps. En voici quelques illustrations :

– Une profusion de préfixes. Le français de 1905 avait moins de pudeur que le nôtre. Pierre Larousse, observateur de la langue (et non prescripteur du « bon usage » comme l’Académie française) avait introduit dans son ouvrage les termes qu’il entendait autour de lui : envoisiné (qui a des voisins), rabonnir (rendre à une chose la qualité qu’elle avait perdue), défâcher, décombrer, démurer, inconquis… Des constructions directes auxquelles nous préférons aujourd’hui des périphrases. Désinviter a ainsi été remplacé par « annuler une invitation ». Y a‑t‑on vraiment gagné ?

– Des suffixes en abondance. L’époque avait la manie de la manie, si j’ose dire, et célébrait la dansomanie, l’hippomanie et la métronomanie (le goût de la poésie en vers). Elle appréciait aussi les terminaisons en -able (bernable, décevable), en -eur (amasseur, argenteur, boueur) et en -ment (barbarement, comparablement, considérément).

– Des verbes du premier groupe à foison. On disait alors « arrher » (verser des arrhes), « établer » (mettre à l’étable), « victimer » (rendre quelqu’un victime), « incidenter » (créer un incident), etc. Dans sa préface, le linguiste Bernard Cerquiglini observe que cette créativité est aujourd’hui surtout en usage dans la francophonie avec le suisse agender, le belge réciproquer, les africains cadeauter, grèver ou siester.

– Les mots qui ont changé d’orthographe. On découvre aussi des termes qui, s’ils existent encore, s’écrivaient alors différemment, de plutocratie à quatriennal, en passant par faquir, couscoussou (couscous), shah, rapsodiste et même écarbouiller (et non écrabouiller).

– Des anglicismes oubliés. Eh oui ! Même les mots anglais supposés « modernes » prennent parfois un coup de vieux. Sportsman, railway et steam-boat ont vécu et sont désormais – pardonnez-moi l’expression – « has been »…

Le livre comprend enfin de nombreuses expressions aujourd’hui disparues. Une personne persuadée de son importance ? « Se croire le premier moutardier du pape ». Il faut se contenter de son sort ? « Là où la chèvre est installée, elle broute ». Se faire passer pour pauvre alors que l’on est riche ? « Crier famine sur un tas de blé ». Autant de références typiques d’une France encore profondément rurale et christianisée.

Mots et expressions de Pierre Larousse. Editions Larousse.

Via Michel Feltin-Palas