Saisie à Ségou en 1890 par les troupes de Louis Archinard, la bibliothèque constituée par El-Hadj Omar Tall puis enrichie par son fils Ahmadou Tall est conservée pour l’essentiel à la Bibliothèque nationale de France. Dakar annonce vouloir en demander le retour. Seulement voilà : Ségou se trouve aujourd’hui au Mali, qui revendique lui aussi une partie du « trésor ».
Le 6 avril 1890, pendant la conquête du Soudan français, les hommes de Louis Archinard entrent dans la ville, aujourd’hui malienne, et prennent possession de la résidence d’Ahmadou Tall, fils d’El-Hadj Omar Tall. Le souverain n’est plus sur place. Livres, bijoux et objets précieux sont saisis ; une partie prendra ensuite le chemin des collections françaises.
L’enquête publiée le 9 août par Le Monde donne suite aux débats parlementaires français consacrés aux restitutions. Khalid Chakor-Alami, conservateur chargé des manuscrits arabes et persans à la Bibliothèque nationale de France, précise au quotidien qu’Archinard fait expédier « 585 kilos d’ouvrages dans quatre caisses ». La Bibliothèque nationale intègre la collection en 1892.
La notice de la BnF consacrée à la Bibliothèque de Ségou permet d’affiner les chiffres : 518 recueils lui sont rattachés, dont 491 constituent la série consécutive allant des cotes 5259 à 5749. L’ensemble avait commencé à être constitué vers 1841 par El-Hadj Omar Tall, puis transmis à son fils Ahmadou Sikou, qui continua de l’enrichir jusqu’en 1890.
Ce détail change quelque peu la perspective. Il ne s’agit pas d’une accumulation de curiosités rapportées d’une campagne militaire, mais d’une bibliothèque savante, construite par acquisitions, cadeaux, voyages et transmission familiale.
Le Monde décrit des Corans, des textes religieux, des ouvrages de grammaire, d’histoire et d’astronomie, des exégèses, des dictionnaires et des recueils poétiques en peul, bambara ou swahili. La collection comprend également un exemplaire du Tarikh es-Soudan, chronique du XVIIe siècle consacrée notamment aux empires du Mali et songhaï.

El-Hadj Omar Tall, né entre 1794 et 1797 dans l’actuel Sénégal, fut un érudit musulman et dignitaire de la confrérie soufie tidjane, mais aussi un chef politique et militaire. Ses voyages le conduisirent notamment à La Mecque, à l’université Al-Azhar du Caire puis dans le califat de Sokoto. Les volumes réunis autour de lui et de ses descendants documentent donc autant une histoire religieuse qu’une circulation intellectuelle entre Afrique occidentale, Maghreb et Moyen-Orient.
Le « trésor de Ségou » déborde d’ailleurs largement des rayonnages. Bijoux, porte-Coran, armes et autres pièces sont répartis entre plusieurs institutions françaises, notamment le musée du quai Branly-Jacques Chirac, le Muséum du Havre et le musée de l’Armée. Cette dispersion explique en partie pourquoi l’établissement d’un inventaire exhaustif reste un préalable au dossier sénégalais.
Le calendrier français tombe presque trop bien. La loi n° 2026-351 du 9 mai 2026 permet désormais, sous conditions, de faire sortir certains biens culturels du domaine public pour les restituer à un État demandeur, sans qu’une loi particulière doive être votée pour chaque opération. Jusqu’alors, ce principe d’inaliénabilité avait notamment nécessité des textes spécifiques pour le Bénin, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.
Le nouveau Code du patrimoine vise les biens dont il est établi — ou dont des « indices sérieux, précis et concordants » permettent de présumer — qu’ils ont fait l’objet, entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, « d’une appropriation par vol, par pillage », ou encore d’une cession obtenue par contrainte ou violence.
La saisie de Ségou en 1890 entre dans cette période. Mais le premier critère posé par le même texte complique immédiatement le scénario : le bien doit provenir « du territoire actuel de l’État qui en fait la demande ».
Les travaux parlementaires mentionnent des revendications concurrentes du Sénégal et du Mali sur le trésor de Ségou. Lors de la commission mixte paritaire du 29 avril, le député Aurélien Taché l’a expressément cité comme exemple d’une même collection demandée par deux pays. Le législateur avait précisément anticipé le casse-tête : lorsqu’un même bien est revendiqué par plusieurs États, un règlement diplomatique entre les pays concernés doit déterminer quelle demande sera examinée. Bref, la loi ouvre une porte. Elle n’a pas eu l’imprudence de supprimer le vestibule.
Le Sénégal entend néanmoins avancer. Baye Moctar Diop, ambassadeur du Sénégal en France, indique au Monde : « Nous déposerons une demande auprès de l’État français une fois qu’un inventaire complet sera réalisé. » La démarche bénéficie, selon le quotidien, du soutien du président Bassirou Diomaye Faye.
Les descendants d’El-Hadj Omar Tall travaillent depuis plusieurs décennies au retour de ce patrimoine. Des microfilms leur ont été remis ; une exposition s’est tenue au Havre en 2011, avant le prêt de plusieurs pièces à Dakar trois ans plus tard. Quant au sabre attribué à El-Hadj Omar Tall, il a été remis au Sénégal en 2019 ; son transfert définitif de propriété a ensuite été autorisé par la loi du 24 décembre 2020.
Les héritiers assurent également préparer les conditions matérielles d’un éventuel retour. Un musée et une bibliothèque doivent accueillir certains documents à Dakar, tandis qu’une exposition envisagée à l’UNESCO en 2027 pourrait permettre de réunir, au moins temporairement ou virtuellement, les éléments actuellement dispersés entre plusieurs établissements français.
Pour les recueils conservés à la BnF, aucune restitution n’est donc décidée à ce stade. La collection reste accessible aux chercheurs spécialisés et sa numérisation se poursuit. Une éventuelle procédure devra d’abord établir précisément la provenance des pièces concernées, articuler les revendications sénégalaise et malienne, puis satisfaire aux critères scientifiques, juridiques et diplomatiques fixés par le nouveau dispositif français.